Délire paranoïde ou paranoïaque ?
Il s’agit de Mr A.B âgé de 45 ans, divorcé, père de 3 enfants, gardien dans un lycée, originaire et habitant Khemisset, de moyen niveau socio-économique admis pour une agitation psychomotrice.
Il a été hospitalisé dans notre formation en Avril 2012, où un diagnostic de paranoïa a été posé, mis sous Olanzapine 15 mg/J avec un suivi irrégulier.
A noter un antécédent de tentative de suicide par pendaison 5 mois avant sa première hospitalisation.
Il est connu tabagique à raison d’un paquet et demi par jour et grand consommateur de cannabis. Il a été opéré il y’a 20 ans pour un kyste hépatique.
Biographie :
Mr A.B est âgé de 45 ans, 4éme d’une fratrie de 9, issue d’une grossesse normale, de bon développement psychomoteur. Il est scolarisé jusqu’en 9éme année de l’enseignement fondamental avec un rendement satisfaisant. Par la suite, il a travaillé comme gardien dans un lycée. Il s’est marié à l’âge de 26 ans, père de 3 enfants. Il a divorcé il y’a deux ans et demi suite à l’exacerbation des troubles psychiatriques. Il ne présente pas des traits de personnalité pré-morbide notamment paranoïaque. Il n’a jamais été victime d’une maltraitance ni d’événements traumatisants dans la vie.
Histoire de la maladie :
Le début de la symptomatologie remonte à 6 ans par l’installation progressive d’une insomnie, une irritabilité, un vécu pérsecutoire, des idées de jalousie concernant la fidélité de son épouse, des accusations de tromperie conduisant à des violences verbales et physiques contre l’épouse motivant un recours à la justice et un divorce il y’ a deux ans et demi. Le patient a présenté également des idées d’érotomanie, se croyait aimé par une enseignante. Il a commencé par lui écrire des poèmes, ensuite l’harceler et lui rendre visites à domicile. Ceci a motivé le mari de l’enseignante à déposer une plainte contre le patient qui fut interpelé par la police.
La symptomatologie s’est aggravée 5 mois plus tard par un vécu persécutoire intense, il se dit suivi par la police, surveillé par des cameras toute la journée, une irritabilité, une angoisse majeure, une anorexie, une insomnie, des conduites auto-agressives, il se cognait contre les vitres des fenêtres. Ceci s’est compliqué d’une tentative de suicide par pendaison par un fil électrique qui heureusement s’est coupé. Cette tentative de suicide a été commise seul dans sa chambre dans un contexte d’angoisse massive, de peur d’être agressé, ou mutilé par les autorités parce qu’il était poète militant, d’où sa première hospitalisation dans notre formation. Le patient a été mis sous Olanzapine 15 mg/J avec une bonne évolution.
Trois mois après sa sortie le patient a arrêté son traitement, mais a gardé un bon fonctionnement, critiquant son délire, il a repris son travail, et a commencé à voir ses enfants.
L’épisode actuel remonte à un mois par le retour d’une angoisse massive, une insomnie, des idées suicidaires, des idées d’érotomanie, il se croit toujours aimé par une professeur de mathématique travaillant dans le même lycée où il travaille, des idées de jalousie et de persécution, se disant être surveiller par téléphone, par cameras et par satellites, se dit le roi du Maroc, que son père n’est pas décédé, que tout le monde le connait et qu’on parle de lui à la télé d’où son admission dans notre service en janvier 2013.
L’examen psychiatrique :
A l’admission, le patient s’est présenté avec une tenue propre et adaptée. Sur le plan psychomoteur, il était très agité et très angoissé, réticent, refusant tout contact, coléreux, disant que le médecin connait tout à propos de son cas et que tout le monde connait son histoire parcequ’il est surveillé par des caméras et son histoire est diffusée à la télé.
L’examen psychiatrique différé a révélé un patient stable sur le plan psychomoteur, bien orienté dans le temps et dans l’espace, le contact est facile, son humeur est angoissée avec un affect adapté. La pensée est de cours continu. Le contenu de la pensée est marqué par un délire polythématique à mécanismes multiples mal systématisé vécu avec une participation affective importante:
- Grandeur à mécanisme intuitif: « je suis le roi du Maroc, le roi Mohammed VI est décédé, on a truqué sa photo à la télé c’est une ancienne photo, j’ai amélioré l’économie du pays grâce à mes poèmes, je suis un grand poète, un philosophe, un savant, je suis le responsable de la révolution dans le monde arabe grâce à mes écrits et mes poèmes ».
- Persécution : en réseau à mécanisme interprétatif et hallucinatoire: « je suis surveillé partout par des cameras, mes écritures sont publiées sur internet, ce qui a encouragé les jeunes à la révolution, les autorités me cherchent partout pour me tuer. C’est pour ça, j’ai tenté de me suicider par peur d’être torturé. Les objets ne sont plus à leur place, ma dent que j’ai mise dans l’eau de javel je l’ai trouvée trompée d’huile. Le feu rouge, le klaxon des voitures c’est pour me désigner ».
- Référence : « on parle de moi à la télé, tout le monde connait mon histoire ».
- Erotomanie à mécanisme interprétatif: « elle m’aime, elle met des vêtements avec des couleurs identiques à celles que je portais, elle a payé deux places au taxi, devant le directeur du lycée, elle n’a pas nié le fait qu’elle m’aimait, j’ai vu passer devant moi deux pigeons, le premier est revenu c’est moi, le second n’est pas revenu donc c’est l’enseignante, d’ailleurs je l’ai vu juste après ».
Il a verbalisé des idées suicidaires par peur d’être torturé par les autorités, disant que dernièrement il a essayé de s’auto-immoler, mais il n’est pas arrivé au bout de son plan suicidaire.
Le patient a présenté également des hallucinations auditives, visuelles et un automatisme mental, il accuse des hallucinations psychomotrices faites d’articulations verbales forcées et des paroles imposées.
Conclusion :
Il s’agit du patient de 45 ans, ayant été hospitalisé dans notre formation il y’a un an pour un délire type paranoïaque, avec un antécédent de tentative de suicide faite dans un contexte délirant persécutoire, mis sous neuroleptique atypique, admis ce jour pour une agitation psychomotrice, chez qui l’examen psychiatrique révèle un syndrome délirant flou mal systématisé et un syndrome hallucinatoire sans syndrome dissociatif.
Diagnostics à évoquer :
- Une cause organique.
- Une schizophrénie paranoïde.
- Une paranoïa.
- Une psychose hallucinatoire chronique.
Discussion diagnostique :
- Devant ce début des troubles à l’âge de 39 ans, il faut éliminer en premier lieu une cause organique par un examen clinique notamment neurologique ainsi qu’un bilan biologique et une imagerie cérébrale.
- En deuxième lieu, une schizophrénie paranoïde, vu qu’il s’agit d’un délire flou mal systématisé et la présence d’un automatisme mental, malgré que le syndrome dissociatif est discret
- En dernier lieu, on a évoqué une paranoïa devant l’absence d’un syndrome dissociatif, l’existence des éléments interprétatifs, l’âge, les thèmes de persécution et d’érotomanie, mais on a pu éliminer ce diagnostic vu la non systématisation du délire, les thèmes polymorphes, ainsi que le syndrome hallucinatoire.
Prise en charge préliminaire :
- Hospitalisation ;
- Bilan biologique, une imagerie cérébrale
- Neuroleptique atypique :
- Olanzapine (Medizapin 10 mg: 15 mg /j)
- Diazépam (Valium 5mg : 1 cp fois trois /j)
- Suivi quotidien et une surveillance du risque suicidaire, des idées délirantes ainsi que des troubles perceptifs.
Diagnostic retenu :
Une schizophrénie paranoïde.
Evolution :
L’évolution au cours de sa dernière hospitalisation était marquée par la critique des idées délirantes à partir de la sixième semaine après l’instauration du traitement neuroleptique.
A la dernière consultation après la sortie, le patient est revenu sans idées délirantes, sans troubles perceptifs et sans idéations suicidaires.
- Dr Kettani Narjiss
- CHU Hassan II, Fès
- Le 18/12/2012
