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Association de la violence et l’émergence du délire de persécution dans la schizophrénie non traitée


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Malgré la forte prévalence des troubles mentaux parmi les détenus, les possibilités de traitement sont moins souvent disponibles dans les établissements correctionnels que dans la collectivité. La psychose non traitée peut donc être un important facteur de risque de récidive violente chez les prisonniers libérés et une cible importante pour une éventuelle intervention. La Royaume-Uni Prisonnier Cohort Study est une grande étude longitudinale observationnelle enquêtant sur les facteurs de risque de violence future parmi les prisonniers libérés, précédemment reconnues coupables d'infractions violentes et sexuelles. Cette étude a pour objectif de répondre aux questions suivantes:

  1. Si les infractions avec violence sont plus fréquentes chez les détenus libérés atteints de psychose.
  2. Quels sont les symptômes spécifiques qui ont un effet sur leur comportement violent.
  3. Si le traitement est un facteur qui influence le cheminement entre les symptômes et les actes violents.

L’étude a suivi une cohorte de prisonniers libérés des prisons en Angleterre et au Pays de Galles.

Les détenus inclus sont des individus des deux sexes purgeant une peine d’au moins 2 ans pour violence ou agression sexuelle, et dont la libération était prévue dans les 12 mois suivant le début de l’étude. La collecte des donnée s’est faite en 2 temps : un temps initiale de référence (T0) et durant le suivi (T1). Le nombre de sujets inclut s’élève à 1717 dont 967 on été suivis avec succès. La moyenne du temps de suivi est de 39 ,2 semaine. L’âge moyen de l’échantillon est de 30,9 ans, et les femmes représentent 18,6% de l’effectif.

Les outils de mesure ont été les suivants :

Baseline :

  • Un entretien semi structuré pour collecter les données sociodémographiques et les informations sur les éventuels soins psychiatriques dont les médications en cours.
  • Le diagnostic d’une schizophrénie, un trouble délirant ou trouble psychotique induit par une substance a été exploré en utilisant des modules de la « Schedule for Affective Disorders and Schizophrenia-Lifetime version »
  • Les troubles de la personnalité ont été évalués en utilisant l'entrevue clinique structurée pour les troubles de la personnalité DSM- IV Axe II.
  • La psychopathie a été évalué en utilisant la « Hare psychopathy check list » (version révisée)
  • Toutes les interviews ont été réalisées par des assistants de recherche formés à l'utilisation des instruments
  • Tous les participants ont également rempli l’auto Questionnaire de dépistage de la psychose « Psychosis Screening Questionnaire » qui recherche la survenue de quatre symptômes: les hallucinations auditives et visuelles, les interférences avec les pensées, les expériences étranges et le délire de persécution.

Evaluation lors du suivi :

  • Les participants ont rempli un questionnaire conçu pour chercher la survenue de facteurs de risque de violence se produisant entre la libération et l'entretien.
  • Les traitements psychiatriques reçus après la libération ont été demandés et les participants ont également rempli le « Psychosis Screening Questionnaire » pour indiquer des symptômes de psychose qu'ils auraient vécu durant les 3 derniers mois.
  • Les données sur les comportements violents se produisant entre la libération et le suivi ont été recueillies à partir de deux sources :
    • L’auto-évaluation faite par les ex-détenus
    • Les informations sur les condamnations obtenues à partir des registres de police

Ainsi 22,9% des participants ont été identifiés comme violents entre la libération et le suivi.

Résultats :

A la période de suivi (T1), 9% des sujets présentaient une schizophrénie, 3% un trouble délirant et 10,7% une psychose induite par une substance.

En matière de psychopathie, les personnes souffrant de schizophrénie ou de psychose induite ont des scores plus élevés que les individus non psychotiques. Cependant, après ajustement à l'âge et au sexe dans un modèle de régression linéaire, ces résultats ne sont restés significatifs que pour la schizophrénie. Par ailleurs, aucune association significative entre le trouble délirant et la psychopathie n’a été mise en évidence.

Aucun des troubles psychotiques ne s’est avéré significativement associés à un risque accru de récidive violente après ajustement aux facteurs confondants.

La schizophrénie non traitée a été associée à une augmentation significative du risque de violence et les personnes atteintes de schizophrénie non traitée étaient beaucoup plus susceptibles d'être violents que leurs homologues traités en période de suivi (T1)

Pour identifier les symptômes qui peuvent expliquer l'association entre la schizophrénie non traitée et la violence, les auteurs ont d'abord cherché à savoir si l'émergence de symptômes spécifiques de la psychose en période de suivi a été associée à la violence.

Parmi les symptômes psychotiques, seules les idées délirantes de persécution étaient significativement associées à un risque accru de violence après ajustement aux facteurs confondants.

Compte tenu de l'association entre les délires de persécution et la violence, les auteurs ont cherché à savoir si l’apparition de ces symptômes explique l'association entre la schizophrénie non traitée et la violence. Les personnes atteintes de schizophrénie non traitée étaient significativement plus susceptibles d'éprouver des idées délirantes de persécution en période de suivi que ceux qui ont reçu un traitement continu ou ceux qui ne sont pas de psychose

L’analyse de médiation a confirmé que l'émergence d'idées délirantes de persécution intervient de manière significative dans l'association entre la schizophrénie non traitée et la récidive violente, ce qui représente environ 26% de l'effet total de la schizophrénie non traitée.

En discussion des résultats de cette étude, il a été démontré que les prisonniers souffrant de schizophrénie qui sont restés non traités pendant et après l’emprisonnement étaient plus susceptibles d'être violent après leur libération que ceux qui ont reçu un traitement ou ceux qui n'ont pas eu la psychose. L'association avec la schizophrénie non traitée a été expliquée, en partie, par l'émergence de délires de persécution dans l’histoire de ces individus.

En l’absence de prise en compte du facteur « traitement», il n’y a pas de différence significative en matière de récidive violente entre patient schizophrène et les sujets non psychotique. Ceci concorde avec les données de la littérature. Cependant, lorsque ce facteur entre en jeu, il diminue de 3 fois le risque de récidive violente en comparaison avec les sujets schizophrène non traités.

Cet effet n’est pas observé chez les ex-prisonniers avec trouble délirant, probablement par ce que la réponse au traitement de ce trouble est moins importante que dans la schizophrénie.

Dans les analyses non corrigées, la psychose induite a été associée à un risque presque double de violence après la libération. Néanmoins, cette association est devenue non significative après ajustement au facteur « dépendance aux substances ». Ces effets peuvent donc être le résultat de la comorbidité liée à l’usage de substance et les comportements associés.

Vu l’absence d’études antérieures ayant comparé le risque de récidive violente chez des schizophrènes traités et non traités, d’autres enquêtes sont nécessaires pour reproduire ces nouveaux résultats. Néanmoins, ces résultats sont conformes à ceux des études de l'observance du traitement dans la psychose qui signalent que la non-observance à la médication est associée à un risque accru de violence

Au milieu du débat sur les facteurs associant la schizophrénie à la violence, certains chercheurs prônent le rôle central des comorbidités, notamment l’usage de substance (alcool et drogues). Cette étude est la première à prouver le rôle d’un type de symptôme, en l’occurrence le délire de persécution, dans la survenue d’actes hétéro-agressifs.

  • Dr. Nabil Berhili
  • Service de psychiatrie
  • CHU HassanII Fès
  • Le 24/03/2014

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